Le monde est imparfait, mon amour. Mais il faut faire avec. Rien n’est à refaire non plus. Cela est impossible. Elle aurait dit mais rien n’est impossible, il y a tant à apprécier.
Ne surtout pas faire comme s’il était parfait. Ne pas faire comme, faire avec. Le monde est autant merveille qu’imperfection. C’est une merveilleuse imperfection. Bien plus belle que nos délirantes illusions de perfection, car elle les contient. Contentons-nous donc de ce qu’il nous offre: ses rêves et ses cauchemars, ses beautés et ses drames, ses jours sombres et ses nuits lumineuses, ses rires d’enfants et la tristesse des vieux qui ont finalement cédé à la pente de l’âge, au prétexte de sagesse. C’est la fatigue au vrai, je crois, qui nous fait renoncer. Pourquoi, alors que pour le corps, nous sommes bien obligés de constater qu’il n’y a pas grand-chose à faire, malgré nos cocasses et artificielles tentatives de conserver une forme juvénile, ne nous obstinons-nous pas à tenter de rester jeune en esprit ? De rester l’enfant que nous avons tous, certainement été. À conserver ces émerveillements premiers, à jouir de ces incommensurables douleurs, incommensurables parce que premières et que nous ne savions pas à l’époque qu’il y en aurait bien d’autres, bien pires, par la suite, reléguant les premières à leur vraie place, celle des douleurs de débutants. Pourquoi ne pas jouir de ses inestimables beautés, comme nous l'avons tous vécu, petits? Je me souviens de découvertes bouleversantes, des premières trahisons de la vie.
Tu veux dire, celles de la famille? Oui, as-tu jamais bien réalisé que c’est auprès de ces gens-là, de celle qui t’a mis au jour, puis nourri, de ceux qui t’ont choyé ou haï que s’ancrent les premiers repères qui vont nous guider tout au long du chemin ?
Une des plus grandes imperfections du monde est celle que les physiciens nomment l’entropie. En gros, si j’ai compris ce que tentait de m’expliquer ma prof de physique il y a bien longtemps –elle doit déjà en être rendue à l’état de ce qui se trouvait dans ses éprouvettes : une sorte de soupe où s’entrechoquent à toute berzingue des molécules, diverses, colorées et parfumées. C’est amusant de penser que finalement tous les profs de physique finissent par se transformer en, se réincarner dans, si l’on peut dire, le contenu des éprouvettes de verre qu’ils font manipuler sans illusion à des cohortes d’adolescents, qui à quelques exceptions près, destinées à reprendre le flambeau de leur travail ingrat et répétitif de prof, ne manifestent au mieux qu’un intérêt contraint aux merveilles qu’ils leur font approcher. On ne peut pas remettre le dentifrice dans le tube quand il en est sorti, ou encore, reconstituer le bois quand il a brûlé.
Poussières d’étoiles. Nous sommes de la poussière d’étoiles. Chaque atome qui nous compose et qui compose l’intégralité de l’univers connu, nous y compris, a été forgé au creux de ces immenses fourneaux nucléaires que sont les étoiles. Poussières d’étoiles nous sommes et poussières redeviendrons. Logique. Atome et rayonnement, énergie qui va se dégradant.
Au fur et à mesure que le temps passe, je ressens, moi aussi, à mon échelle, cette dégradation. C’est le principe d’entropie appliqué aux hommes. Ici, on l’appellera le temps. C’est, je crois, la plus grande imperfection du monde : il est soumis au temps.
Le bizarre en effet c’est que nous ne sommes pas du tout ce que nous étions à notre naissance. Chaque cellule de notre corps d’alors a été remplacée par de nouvelles. Chaque cellule est morte et a été remplacée plusieurs fois. Sauf peut-être mes neurones, enfin ceux qui ont survécu jusqu’à présent, rien de ce qui me compose n’est identique à ce qui me composait il y a quelques années. C’est un fameux couteau de Wittenberg, qui reste le même alors que successivement sa lame et son manche ont été remplacés. Nous sommes dans le même cas. Le vrai bizarre c’est que nous ne sommes déjà plus ce que nous étions il y a quelques secondes, quand par exemple, j’ai commencé cette phrase et que nous serons certainement déjà autre quand tu auras fini de la lire.
Mais le temps ne se contente pas de nous soumettre à cette perpétuelle et paradoxale métamorphose, où nous ne sommes jamais et pourtant restons toujours le même, il fait pire. Pour le peu qui nous permet d’avoir l’illusion de notre conservation, de notre continuité, de notre singularité, le temps a trouvé encore mieux. Il nous rend acteur de son action. C’est ce que l’on appelle l’histoire. Nous sommes tous inscrits dans une généalogie. Nous ne somme pas que nous-même, nous sommes un maillon dans une chaîne généalogique, dont nous ne pouvons échapper, en tout cas, en ce qui concerne l’amont.
Pour l’aval, c’est à dire nos descendants peut-être pouvons nous bien évidemment nous empêcher de créer de la vie, de nous reproduire. Ce verbe est particulièrement abject. Il ne s’agit pas de reproduction, encore que l’acte physique participe incontestablement à ces fameux plaisirs de la vie évoqués auparavant, -mais maintenant, je sais (et j’ai cru comprendre que nous étions quelques milliards à le savoir) qu’il peut y avoir acte hétérosexuel sans nécessairement reproduction et encore moins intention de, - mais simplement de faire jouer, au hasard des rencontres, des affects et des pulsions, la grande loterie du brassage génétique. Nos enfants sont différents de nous, même s’ils sont nos enfants, mais surtout, leur temps est différent du nôtre. Leur époque que nous traversons à pas lents sur le déclin de notre trajectoire, s’habillera un beau matin de notre absence. À voir grandir mes fils, je vois ma propre mort qui approche. C’est le travail du temps. Nous arrivons parfois, par instants, à lui arracher des bribes d’éternité, des suspensions de bonheur qui durent un peu. Ne pas tomber dans l’illusion. C’est bon, c’est beau de voir jouer ses petits au soleil. C’est bon. Mais bientôt, la course reprendra, les hurlements aux oreilles, nous devons bien un jour ou l’autre recommencer à avancer à tâtons dans ce tunnel dont la sortie débouche sur un néant encore plus noir que la nuit d’encre d’où nous émergeons.
© 2005 Le journal d’Armona/Christophe Sims
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