Une fois de plus, la rentrée littéraire en France nous promet plus de 600 (659 ??) nouveautés. Une fois de plus, renvois d’ascenseur et copinage sont au rendez-vous. Le monde change et les principes germano pratins restent immuables.
Alors que les rédactions ronronnent dans la torpeur du mois d’Août, que les attachées de presse, remplacées par des stagiaires sousrémunéré(e)s, sont parties se faire bronzer les fesses sur la côte, les lignes bougent en littérature. Et évidemment c’est au mois d’Août et évidemment c’est sur Internet que ça se passe.
Une fois de plus, on assiste au grand cirque des maisons d’édition. Les stratégies merchandising (horrible anglicisme) sont depuis longtemps arrêtées. Le pompon est détenu cette année par Grasset qui a même prévu le battage indispensable pour faire ressortir son livre phare du tas - on ne sait jamais n’est-ce pas ?-
Et l’on fait donc savoir en plein été que l’auteur (qui est passé par la case publicité et n’en est probablement pas entièrement ressorti), a volontairement caviardé quatre pages de son prochain succès annoncé, au prétexte qu’elles l’exposaient ainsi que l’éditeur à un risque de procès pour outrage à magistrat. C’est faire un honneur disproportionné au Marin qui n’en demandait sûrement pas tant.
Quatre pages qu’on avait bien pris soin de présenter aux libraires en juin. C’est de bonne guerre, Mr Beigbeder.
Publications à compte d’éditeur? Autoéditions déguisées souvent. Une fois de plus.
Beaucoup des livres annoncés comme des succès (Il suffit de voir les tirages prévus) émanent d’auteurs ayant plus que leurs entrées chez leurs éditeurs. Ils sont, - ou ont été, ou seront - de la maison, directeurs de collections, membres de comités de lecture ou même ont une responsabilité éditoriale directe. C’est tellement plus facile d’être édité quand on est soi-même le directeur littéraire de son éditeur.
Et ce, quelques soient la qualité intrinsèque des auteurs et des livres publiés, qui est vraiment une autre affaire.
Une fois de plus, une fois de trop.
Le monde change et celui de l’édition n’échappe pas au mouvement.
Les Etats-Unis ne peuvent être une référence permanente mais montrent quand même dans ce domaine quelques tendances pour le futur. En 2008 L'autoédition y a pour la première fois dépassé avec 285 394 nouveautés le nombre de publications de l'édition traditionnelle, qui n'a publié que 275 232 titres.
Les éditeurs français semblent se croire l’abri derrière la soit-disant exception culturelle française.
Si exception culturelle il y a, elle n’est que celle d’une manière de penser d’un petit groupe de personnes qui ont pris depuis longtemps, - très longtemps, trop longtemps - l’habitude de penser qu’il suffit qu’ils pensent pour les autres pensent comme eux. Les autres ce sont des petits, des minables, des provinciaux, des pèquenots. Le bon peuple quoi.
Quand je veux avoir l’air intelligent je parle français fait dire Daniel Pennac à un dictateur de ses personnages paraphrasant approximativement Goethe. (J’aime bien Daniel Pennac, ce n’est pas lui qui est en cause ici.)
On retrouve cette prétention dans tous les domaines de l’expression artistique et culturelle. Ce fond de prétention aux relents vaguement nationalistes se manifeste avec une arrogance et un mépris dignes des petits marquis de la Restauration.
Attitude qui à tout le moins a déjà conduit le secteur de l’édition musicale à la catastrophe, faute qu’elle se soit adaptée aux technologies émergentes.
Cette condescendance est une insulte à l’intelligence et à la créativité de ceux, qui tout modestes et obscurs qu’ils soient, s’obstinent jour après jour à donner un sens au mot création, et pour ce qui nous concerne ici, à la littérature.
Dans les autres secteurs de l’expression culturelle, les majors et quelques artistes sur le retour tentent tant bien que mal de s’abriter derrière une législation faite à leur mesure. La honteuse et liberticide loi hadopi est non seulement inefficace mais elle est ridicule. Un peu d’intelligence Messieurs et Mesdames les députés de France. Un peu de pitié pour vous même : ne voyez vous pas que vous essayez d’arrêter un tsunami avec un filet à papillons ?
Et vous devriez savoir, au moins depuis Berlin, qu’il n’est pas un mur qui ne finisse par s’écrouler.
Bref, c’est Titanic. L’édition française est victime du syndrome Wallace Hartley. Elle, qui se croit insubmersible, a heurté en pleine vitesse l’iceberg Internet. Et elle coule dans le confort des premières classes. L’orchestre continue de jouer cependant et il jouera jusqu’à la fin, à n’en pas douter.
C’est donc une nouvelle rentrée littéraire. Une de plus. Une de trop ?
On fait comme si.
Et pourtant, déjà dans les chiffres se lisent des signes de malaise. Moins de romans publiés (36) cette année qu’en 2008, plus d’auteurs étrangers (230 contre 210 l‘année précédente) seulement 10 titres (contre 15 en 2008) tirés à plus de 50 000 ex. Encore moins de premiers romans (87 contre 91) –quelle horreur, prendre des risques sur un inconnu ? Si le métier d’éditeur, comme celui de banquier d’ailleurs, a sa raison d’être, c’est bien de prendre des risques avec des inconnus. Mais les seconds ont préféré (au frais de leurs clients) prendre des risques avec des gens connus et les résultats que l’on sait.
Que dire des 15% de premiers romans ! à quoi servent donc les éditeurs ? Les débutants sont-ils donc si mauvais ?
Comment en est-on arrivé si bas ? Probablement en raison des accointances de l’édition avec la finance, qui font que les mêmes critères prévalent dans les deux mondes et aboutissent aux mêmes désastres.
Mesdames et Messieurs les éditeurs, l’histoire accélère, vous le savez. Mais vous faites comme si le temps s’était arrêté en 1960, à l’époque du 22 à Asnières et où il fallait attendre six mois pour avoir le téléphone. Mêmes réseaux, mêmes liens avec les libraires dont vous dépendez plus que vous ne cherchez à le faire croire et que vous entraînez dans votre naufrage. Dans le meilleur des cas vous consentez à daigner introduire un zeste d’internet dans vos pratiques, mais pas trop, surtout pas trop, un peu à la manière du curé qui dit « ainsi soit-il » au lieu de « amen » pour que ses paroissiens y comprennent, espère-il, quelque chose alors que, pas plus que lui, ils n’y ont jamais rien compris.
Et tout cela, au nom des auteurs que vous défendez, paraît-il. Mensonge puissance trois ! (Mais plus c’est gros plus les naïfs y croient.) Vous défendez d’abord vos intérêts, très secondairement celui des libraires et enfin celui des écrivains.
Une fois de plus, une fois de trop.
Et pourtant il y a du nouveau pour cette rentrée littéraire. Mais ça se passe sur Internet.
Depuis le 1er Août, « Thixotropies », roman français, est publié sur Twitter. C’est une première. En quoi diffuser un roman par morceaux ne dépassant pas 140 signes, qui relève de l’obstination d’un des obscurs, constitue à proprement parler une révolution ?
Précisons tout d’abord que Twitter vient de to tweet qui signifie en anglais gazouiller. D’où l’oiseau du logo. C’est un service de microblogging dont le principe consiste à répondre en moins de 140 signes à la question « qu’est-ce que vous faites en ce moment ? »
Question apparemment sans aucun intérêt. Car qui se soucie de ce que je fais en ce moment ? Curieusement, Twitter connaît cependant depuis fin 2006 un développement exponentiel. Faut-il en déduire que l’exhibitionnisme même virtuel est la motivation principale des usagers du Net ou que quelque chose de plus profond est en train de se produire?
D’autant que contrairement à d’autres plateformes comme Facebook, Twitter est fondamentalement asymétrique : chacun choisit qui il souhaite suivre sans que le suivi ne puisse pratiquement rien y faire. Par exemple Thixotropies est suivi par près de 800 personnes depuis début Août.
La fragmentation d’un texte par paquets de moins de 140 signes peut sembler contradictoire avec la nature même d’un livre, objet clos (même si le roman peut ouvrir sur des perspectives infinies) et tangible.
Depuis 15 ans, toutes les tentatives faites par les éditeurs pour créer un livre électronique ont échoué. Pour une raison simple : donner à un livre électronique l’aspect d’un livre papier cumule les inconvénients des deux. C’est un peu comme donner la forme d’un cheval à une voiture : on s’arriérait dessus.
Mais l’aspect le plus innovant de Twitter pour la littérature concerne le monde éditorial.
Par définition, un acheteur de livre ne sait pas ce que celui-ci contient, puisque, par définition, il ne pourra savoir ce qu’il contient qu’une fois qu’il l’aura lu. Sauf à se rabattre sur les critiques littéraires ou le bouche à oreille.
Mais le jugement des critiques n’est pas imperméable à toutes sortes de pressions, aux modes, ou simplement aux erreurs d’appréciation. Le bouche à oreille, comme dans le jeu du téléphone des enfants, est d’une pertinence d’autant plus distordue que la chaîne des interlocuteurs est longue.
Il ne reste donc que de se fier à la réputation de l’écrivain ou de se livrer au hasard. Tout ceci est bien humain mais finalement on ne sait pas ce qu’on achète.
Au fond, acheter un livre c’est acheter un chat dans un sac.
Dans tous les cas, il s’agit de faire confiance à autrui. Le lecteur ne pourrait-il pas s’en remettre directement à l’auteur ?
Là est peut-être la révolution qu’apporte Twitter : il n’est plus besoin de payer le livre pour en prendre connaissance. L’auteur le gazouille librement sur le réseau et le lecteur peut goûter, apprécier, fragment par fragment, le texte.
Il connaît la couleur du chat avant d’acheter.
Puis, si il le souhaite, il pourra alors décider de mettre la main à la poche, en toute connaissance de cause. Soit télécharger à très pas prix une version électronique, charge à lui de l’imprimer (sans pour autant au bout du compte avoir un vrai livre.)
S’il est intrinsèquement bibliophile il pourra aussi commander le livre papier directement à l’auteur (PoD) ou par l’intermédiaire d’un éditeur et/ou d’un libraire, qui peuvent encore jouer un rôle s’ils s’adaptent à cette nouvelle donne.
Roland Barthes écrivait de manière prémonitoire : « Un texte est fait d'écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue… Mais il y a un lieu où cette multiplicité se rassemble, et ce lieu, ce n'est pas l'auteur … c'est le lecteur: le lecteur est l'espace même où s'inscrivent… toutes les citations dont est faite une écriture ; l'unité d'un texte n'est pas dans son origine, mais dans sa destination.» (in Le bruissement de la langue, Essais critiques IV, 1984).
Beaucoup se demandent à quoi diable peut servir Twitter. C’est bien dans ses destinations multiples que le livre vit, c’est à dire ses lecteurs. Ce qui fait qu’à tout le moins, Twitter devrait faire réfléchir le monde de la littérature : une nouvelle forme de relation de l’écrivain avec ses lecteurs est en train de naître.
Que les éditeurs soient qu’ils ont été pendant cinq siècles et n’auraient jamais dû arrêter d’être : des vendeurs de papier. Du beau papier. A tous les sens du substantif. Avec un vrai contenu, de la littérature, de la poésie. Défendez vraiment les auteurs. Cette défense passe d’abord par la visibilité. Et c’est exactement ce qu’offre le réseau maintenant.
Si ensuite ils veulent penser rentabilité, qu’ils regardent ce qui se passe avec le mp3. Jamais il n’y a eu autant de téléchargements, jamais on a autant écouté de musique. Les majors perdent de l’argent parce qu’elles n’ont pas su s’adapter à cette nouvelle donne.
Accompagnez les écrivains sur le réseau. Si vous ne le faites pas, vous vous retrouverez seuls à couler avec votre paquebot. Si le panache aveugle de Wallace Hartley fait une belle histoire, son corps de noyé a été repêché le 4 mai 1912.
On peut rêver d’un meilleur futur pour le livre.
Car en tant qu’objet il ne disparaîtra pas pour autant. Pour une raison simple : sa rusticité fait qu’une fois imprimé, il n’est plus besoin d’énergie pour le lire ; le signe survit alors, comme toujours et plus singulièrement depuis Gutenberg, à travers le temps et l’espace. à l’heure de l’électronique et du virtuel, c’est un avantage qui n’est pas près d’être remis en cause.
Parions que, comme toujours la littérature gagnera, avec ou sans les éditeurs.
Christophe Sims
20 Août 2009



